Je reproduis l'article remarquable que commet la responsable du Monde des livres sur le Journal Intime de la période 1983-1984 de Matzneff, intitulé Mes amours décomposés et paru chez Gallimard, dans la collection L'infini en 1990.
"Qui a peur de Gabriel Matzneff ?
Lorsqu'on aime un écrivain, tout de lui intéresse : ses journaux intimes, ses lettres, sa mégalomanie, ses naïvetés comme ses pensées graves, ses lâchetés comme ses moments de courage. C'est pourquoi le public que Gabriel Matzneff s'est constitué, en dix-neuf livres, lira avec passion le cinquième volume de son journal intime, Mes amours décomposés.
On retrouve dans ce journal, tout au long des années 1983 et 1984, les obsessions que Matzneff partage avec ceux qui font de la jeunesse, ou de son apparence, une vertu : la surveillance de son poids, de sa forme physique, de sa santé, de la souplesse de sa peau. On y retrouve surtout ce qui fait de Matzneff un personnage étrange, à une époque où le goût de la réussite professionnelle a tout envahi : le portrait d'un homme qui consacre la plus grande partie de son temps à sa vie amoureuse.
Gabriel Matzneff - qui avait la quarantaine dans les années que couvre ce volume - aime les très jeunes filles. Quinze ans, seize ans, dix-sept ans. Elles le lui rendent bien. Dans ce journal qu'il tient "n'importe où, dans l'autobus, en attendant quelqu'un, bref jamais à une table, à heure fixe", Matzneff décrit longuement ses amours, ses plaisirs, l'habileté de ses jeunes maîtresses. Il se plaît à rapporter aussi les querelles amoureuses, les rivalités, les "drames", dont il est, bien sûr, le centre, la victime, le héros.
Pourquoi publie-t-il ce journal ? "Parce que cela me fait plaisir, évidemment. Parce que je suis écrivain. Si j'étais peintre et si, comme tant de peintres l'ont fait depuis des siècles, je peignais mes petites amies, je les exposerais. Enfin parce que c'est très intéressant, ce journal. J'aime les journaux intimes. Tous. Les variations de poids de Byron et les chaudes-pisses de Flaubert me passionnent. J'aime les journaux intimes parce qu'ils tentent de fixer l'instant fugitif, de retenir cette vie qui s'échappe. Quelqu'un qui n'a pas le goût de son passé n'a pas le goût de son destin... Moi, je préfère mes romans à mon journal. C'est plus excitant. Mais beaucoup de mes lecteurs disent préférer mon journal intime."
La répétition amoureuse.
On peut n'être pas de cet avis. On peut aussi ne pas aimer les journaux intimes. On peut ne pas s'intéresser à cet univers de la répétition amoureuse qui est celui de Matzneff et ne voir là qu'un document sur une forme de sensualité. Qui n'a rien de neuf, évidemment.
"Selon Fourier, écrit Matzneff lui-même, l'âge viril (de quarante-cinq à cinquante-quatre ans) est celui qui s'accorde le mieux avec le jouvencellat (quinze à dix-neuf ans) : "Si nous supposons qu'un homme de cet âge, exercé à séduire les femmes, courtise une jouvencelle de seize ans, sans expérience, il la charmera plus aisément qu'un jeune homme bouffi de prétentions..." (Manuscrits de Fourier, tome1, page 374)."
Quant à trouver cela scandaleux... Qui donc a peur de Gabriel Matzneff ? Ceux qui, peut-être, n'ont rien lu, rien vécu (cela commence à faire du monde...). Matzneff ne viole personne, ne force aucune de ces jeunes femmes à partager sa vie amoureuse. Si scandale il y a, il est bien plus dans l'incident qui a eu lieu, voilà quelques semaines, à la télévision, sur le plateau d'"Apostrophes". Personne n'a réagi quand une femme, Mme Denise Bombardier, a eu la sottise d'appeler quasiment à l'arrestation de Matzneff, au nom des "jeunes filles flétries" par lui... Découvrir, en 1990, que des jeunes filles de quinze et seize ans font l'amour avec un homme qui a trente ans de plus qu'elles, la belle affaire !
Il est plutôt rassurant de vivre dans un pays et à une époque où l'on est libre de publier Mes amours décomposés. Gabriel Matzneff, le tout premier, en convient : "Au dix-neuvième siècle, un écrivain n'aurait pas pu publier un journal intime tel que le mien. Baudelaire n'a pas publié Mon coeur mis à nu (1). Je ne suis pas un homme qui croit au progrès, amis je constate qu'aujourd'hui je peux publier ce journal de mon vivant." Aujourd'hui, certes, mais demain ?
Quand les journaux font des "dossiers" pour savoir si "la littérature peut tout dire", il faut commencer de s'inquiéter. Et lorsque les crimes racistes à répétition font moins de bruit à la télévision et dérangent moins la morale des dames d'oeuvre que les amours, nombreuses, voluptueuses, tendres et somme toute anodines d'un homme très pacifique, il est urgent de s'inquiéter.
(1) Mon coeur mis à nu, l'un des journaux intimes de Baudelaire, a paru en 1887, vingt ans après sa mort.
Josyane Savigneau, Le Monde, 30 mars 1990 (p.25)."
Il fut un temps où la contestation de l'ordre social au nom du totalitarisme s'apparentait à une lutte contre l'Infâme, soit aux pires penchants de la violence et du totalitarisme atavique. Les tenants du progrès social, politique ou moral luttèrent en héros de haut vol pour imposer la démocratie et mille autres bienfaits. Ils ne contribuèrent pas peu à attacher à leur mouvement de pensée et d'action le qualificatif de Lumières. Ces hommes furent des héros en ce qu'ils combattirent contre les préjugés et les coutumes pour imposer leurs idées et leurs arguments. Certains de ces hommes furent des martyrs. Il se trouve qu'aujourd'hui, grâce à l'héritage que ces êtres d'exception nous ont légué, nous sommes en mesure de jouir d'une liberté accrue. Encore s'agit-il de s'en montrer digne. En faisant progresser la tolérance, en faisant de la lutte contre les préjugés leur étendard, Voltaire et consorts n'établissaient nullement un blanc-seing aux entreprises humaines - quelles qu'elles soient. Ce furent Kant et les Lumières qui énoncèrent les limites de la liberté. Cette distinction entre tolérance et assujettissement devant la violence était d'autant plus impérieuse qu'elle trouva sa perversion à la même époque, avec les écrits incohérents du marquis de Sade, ses apologies du meurtre et de la débauche au nom de la volupté. Autrement dit : le combat pour la liberté et contre les préjugés fut promptement repris par ceux qui avaient tendance (et intérêt) à livrer une définition totalitaire de la liberté et à faire passer pour différences des éléments de pure violence. Il se trouve que ce courant a toujours constitué un parti bien organisé et hiérarchisé, avec des puissants à sa tête et des arguments, qui, comme toutes les arguties perverses, possèdent toujours leur efficacité à courte tête. De nos jours, Mai 68 sert de caution approximative et renforcée à ceux qui espèrent glisser dans le combat pour la liberté et contre les préjugés des poisons aux relents aussi mortifères que pernicieux. Le texte de Savigneau, disciple de Sollers patentée, envers Matzneff appartient à cette catégorie nauséabonde. Les plumitifs se rendent-ils comptent que leurs écrits insignifiants seront un jour compulsés par des historiens qui, avec le recul, mesureront le déshonneur dans lequel s'est ruée cette fange de la population qui se croyait éduquée et éclairée? Que le savoir conduit à des impasses quand il est adossé à l'exercice d'un jugement déficient ou perverti! Savigneau est le héraut des aveugles et des borgnes selon lesquels le consentement d'apparence équivaut à toutes les approbations et les légitimations. Que Savigneau ne se rende pas compte qu'un homme qui séduit compulsivement des dizaines et des dizaines de jeunes femmes de seize ans ou des pourtours (d'après son témoignage), qui profite de son ascendant psychologique et intellectuel, de sa réputation d'écrivain, de sa maturité pour jouer les séducteurs minables et s'octroyer un rôle de prestige, que ce matamore défroqué représente une bonne dose de perversion n'est pas seulement inquiétant. Il faudrait rappeler à notre Savigneau et à ses consoeurs de la vertu bobo tendance gauchiste que ce n'est pas tout à fait la même chose de vivre une histoire d'amour entre un homme de quarante ans et une jeune fille de quinze et sciemment, méticuleusement, tel un prédateur, charmer à la pelle les jeunes filles fragiles dont l'éveil à la sexualité et à l'amour suppose une bonne dose d'innocence (dans son sens premier) et d'ignorance. Rien ne sert d'exposer à cette chère Savigneau que le combat contre les préjugés du premier cas se transforme, dans le second, en horrible récupération par le parti des totalitaires déguisés en progressistes endimanchés. C'est inutile. Savigneau, comme Sollers, comme Polac, comme Matzneff, use et abuse de l'anathème de bêtise pour qualifier toute critique qui ne viendra pas sanctifier son apologie étriquée de l'hédonisme des puissants - quels qu'ils soient. Je comprends maintenant mieux que Savigneau puisse légitimer la prostitution au nom du consentement, sans discerner la faute contre l'esprit qu'implique l'occultation de la violence. Car Savigneau ne voit pas où se situe la monstruosité quand on réduit un homme à l'état d'objet. Si elle le discernait seulement, et on me permettra de devenir un instant grave et songeur, fort songeur et morose, Savigneau, honte à elle, ne défendrait pas les pratiques d'un homme, ce Matzneff, qui a commis, dans tous les sens du terme, Les Moins de seize ans, qui s'est livré à l'apologie de la pédophilie, et pas seulement l'apologie, sur des garçons et des filles consentantes d'une dizaine d'années, en légitimant par des raisonnements tortueux et infâmes des pratiques pédophiles indubitables. Cela, et les voyages répétés à Manille, et les confessions sordides et bon enfant, Savigneau l'a oublié, Savigneau l'a mutilé, Savigneau l'a omis quand elle réhabilité Matzneff le croisé de la liberté, quand elle présente les attaques portées contre lui comme les envolées moralistes d'esprits étroits envers un homme innocent et, simplement, différent. La belle affaire que de faire passer la chasse à la jeunesse pour le culte de la différence et l'avant-garde de l'art! L'arrière-garde des dollars! Plût au Ciel qu'il se fût agi de défendre la différence des homosexuels ou des Noirs (ah! l'envolée finale contre le racisme opposé au libertinage visionnaire de Matzneff!)! Mais la différence des pédophiles! Savigneau a défendu le droit à la différence de la violence! C'est le point de détail indubitable qui ressortit de son article décervelé! Le droit à la différence de la perversité! La droit à la tolérance de l'intolérance! Pour avoir soutenu le paradoxe et le progrès jusqu'à l'intolérable, Savigneau a oublié l'essentiel : comme le savait Spinoza et quelques autres réels combattants de la liberté, toutes nos actions sont sur nos têtes. C'est cette vérité qu'il faut d'ores et déjà assumer. Le châtiment n'est pas dans l'autre monde. Il est dans cette vie-ci. Il suffit de mater. Courage, Josyane! J'implorerai ton ange comme celui de Gabriel...
mercredi 4 juillet 2007
L'âtre du néant
Hugo Marsan, du Monde des Livres (17 août 2001) recense ainsi la parution du journal intime de Matzneff Les Soleils révolus, couvrant la période 79-82 : "On ne veut pas admettre qu'il est, parmi nous, un être du futur où les femmes iraient jusqu'au bout de leurs fantasmes et déchireraient les voiles dont on les recouvre pour mieux les asservir." Marsan a-t-il été téléguidé par quelque puissante main pour écrire de pareilles stupidités? Toujours cette tentation d'assimiler la liberté au totalitarisme, qui d'ailleurs transparaît clairement dans l'intention programmatique prêtées à Matzneff (aller au bout de ses fantasmes) et qui ne laisse pas d'inquiéter, en cas de réalisation, sur l'avènement totalitaire du futur. Le nouveau totalitarisme sera-t-il celui de la liberté? En attendant ces sombres augures, dont l'ultralibéralisme est certainement l'une des prémisses, ce Journal me tombe des mains. Il excite peut-être la concupiscence d'un Sollers, mais il est navrant de constater qu'est considéré comme écrivain majeur et artiste un individu qui consigne sa vie sexuelle et quelques commentaires adjacents et dont l'élégance surannée aimerait cacher la profondeur marginale. Désolé, je n'ai pas lu les romans de Matzneff, ni ses poèmes, et peut-être tout son génie réside-t-il dans ces genres littéraires, mais, avouons-le de go, ce Journal est un naufrage complet... Ce qui me frappe le plus? L'auteur décrit au fil des pages ses ébats avec la douzaine de jeunes femmes qui peuplent son lit en continu et qui défilent dans sa chambre de quadragénaire érotomane, avec, pour seule condition, qu'elles approchent au plus près des seize ans (mais Matzneff accepte aussi d'honorer les jeunes femmes de vingt ans). On l'aura compris, notre homme est un admirateur de Casanova (qui pense avoir dépassé la maître?) et son but est de retranscrire son oisiveté sexuelle pendant quatre ans. A ce régime, une semaine, c'est long, alors quatre ans! La répétition et la monotonie sont les grandes caractéristiques d'un tel projet de vie (et d'écriture). Un tel symptôme ne peut manquer d'interpeler. C'est celui de l'Hyperréel. Remplacer le réel par le fantasme et abolir la différence par la répétition. En voici l'illustration éclatante : sous prétexte d'atteindre aux cîmes du Plaisir, notre hédoniste chevronné vit dans le Même le plus monocorde. L'impression est plus évidente que dans Si le grain ne meurt de son ancêtre Gide (Matzneff est moins bon que Gide) : le monde du pervers est celui de la répétition à outrance. L'enfer serait cette existence d'éternel retour du même, d'abolition de l'originalité, d'événements toujours identiques et prévisibles, jusqu'à supprimer l'originalité et le sel de la vie. Au passage, à cette disparition de l'autre dans tous les sens du terme (l'autre est aussi dénié pour ne laisser place qu'au je et au jeu morbide) s'ajoute l'hypertrophie du moi et, probablement, le culte de la performance sexuelle comme héroïsme moderne (projet très cohérent dans l'univers de l'Hyperréel) : si l'on en croit son témoignage, très précis et détaillé, Matzneff couche plusieurs fois et plusieurs heures par jour; il est un merveilleux amant, un expert de la jouissance, un héros de la luxure, auquel nulle jeune femme ne résiste; sa beauté n'égale que son élégance de dandy désinvolte; il est plus intelligent, plus fin, plus artiste que les autres; il est au-dessus des contingences matérielles et passe le plus clair de son temps entre la piscine Deligny (tiens, tiens...) et son lit; le reste du monde n'existe qu'en fonction de ses obsessions; ses conquêtes sont toujours splendides; ce sont les jeunes femmes qui le pourchassent de leurs faveurs, tandis qu'il serait la victime éternelle, en particulier du conformisme social ambiant. Seul regret : Matzneff, qui se targue de tant de sincérité quand il nous narre par le menu (que c'est ennuyeux!) ses prouesses érotiques, se montre d'une discrétion remarquable sur ses agissements à Manille, terre de villégiature répétée. Y joue-t-il aux cartes ou renouvelle-t-il l'inspiration qui lui permit d'accoucher de son chef-d'oeuvre ultime, Les Moins de seize ans? Nous ne trancherons pas cette fois sur la sincérité de Matzneff. Il nous suffira de constater que son univers est proche de celui de la pornographie, avec sans doute le désir d'instiller une connotation moins brute de décoffrage et plus artiste. Ah! le porn'art! La vie en rose est la représentation de la perversion... Celle du néant aussi. En tout cas, elle révèle un projet esthétique qui ne peut que manquer de dire le réel. Manquer l'art? Dare-dare!
L'amour de l'amer
Pourquoi tant d'auteurs éprouvent-ils le besoin de (ba)lancer au grand jour leurs expériences sexuelles, y compris quand elle se solde par des révélations fracassantes, ignobles et grotesques, avec implication de mineurs? Les journaux intimes et les confessions pleuvent comme une mode éditoriale. En vrac, et de mémoire : à l'ancêtre Gide, on peut ajouter Matzneff, Polac, Nabe, Jaccard, Millet pour les confessions sexuelles particulièrement corsées. Ils ne seraient certainement pas les seuls, mais leur mention suffit à poser la question de leur publication. Car, enfin, les tirages faramineux de Catherine Millet, qui narre à longueur de pages ses partouzes répétitives, ne saurait cacher la médiocrité relative de ces journaux exhibitionnistes et nombrilistes. Le lecteur ressort de ces pages avec l'impression que l'affirmation exacerbée de son ego est le fondement de l'existence. La glorification de la séduction comme apologie de la puissance personnelle, de la domination et de la tromperie (symbole de l'intelligence, comme chacun sait) n'est pas seulement l'apanage (inquiétant) de la modernité. C'est aussi la raison pour laquelle certains sus-mentionnés dépassent la ligne jaune sans même s'en rendre bien compte. Matzneff, dans les Moins de seize ans, revendiquera toujours les moeurs des glorieux anciens pour légitimer sa pédophilie inquiétante; Polac narrera son expérience avortée avec un gamin de onze ans; René Schérer phénoménalisera sur la pédophilie comme sexualité maudite, interdite et sur l'intolérance face à la différence : ces coups de force contre la démocratie ont pour point commun d'opérer le lien entre le nihilisme contemporain, dont les racines remontent au pessimisme chic, et le totalitarisme classique. Cette constatation ne nous explique toujours pas pourquoi Polac a ainsi dérapé, alors qu'il avait la possibilité d'éviter ce piège cent fois prévisible. Ses explications alambiquées ne nous aident guère à voir plus clair. Est-ce masochisme, volonté de faire parler de lui, de créer le scandale, de s'imbriquer à la liste des écrivains maudits, lui qui a toujours rêvé d'être un artiste, et qui estime sans doute qu'être artiste c'est faire scandale? Polac traîne-t-il dans un milieu si gangréné par la séduction impénitente, le libertinage cabotin et le culte de la transgression perverse qu'il en est venu à trouver anodin, en tout cas digne d'intérêt, de procéder à sa confession sordide et supérieure? Polac adhère-t-il à la ligne de défense des nietzschéens (surtout de gauche) selon lesquels tout jugement critique sur les moeurs ressortit du moralisme et de la pudibonderie? Polac a-t-il conservé de ses années anarcho-soixante-huitardes le goût de la libération total(itair)e? Si encore Polac était seul, on pourrait invoquer le dérapage ou le jugement déficient. Mais ce n'est pas le cas, et, circonstance aggravante, celui qui a édité soigneusement (avec le concours de Dauzat) le Journal de Polac n'est autre que Jaccard! C'est donc bien qu'une certaine mentalité, qui se veut éclairée, consiste à poser que la fin de l'homme réside dans la recherche tous azimuts du plaisir. Plaisir totalitaire, en ce que la satisfaction des puissants implique fatalement l'asservissement des plus faibles. Plaisir utopique, en ce que cette quête conduit aux graves écarts dont Polac donne le cruel témoignage : le caractère irréalisable de la plénitude hédoniste pousse à la surenchère désespérée. Plaisir controuvé, en ce que ses fervents supporteurs sont tous des pessimistes, désespérés et autres nihilistes. Le moins qu'on puisse constater est que l'exercice du plaisir n'incline pas chez ces gens à la joie et à l'équilibre! Point n'est besoin de faire assaut de sagesse pour statuer : le plaisir comme fin de l'existence est la garantie de la destruction et de la déréliction. Ce n'est pas pour rien que les hédonistes conséquents fixent des entraves au plaisir et qu'ils mettent en garde contre la démesure. Elle n'engendre jamais que la médiocrité et la confusion entre la vie et le refus de la mort. Tout un programme dont Polac & Co. feraient bien de s'inspirer - s'ils en sont encore capables.
mardi 3 juillet 2007
Critique du colonialisme
Au tour de la sexualité! C'est, m'écriais-je, au tour de la sexualité de voir débarquer le regard aiguisé de l'esprit critique. Jusqu'à présent, l'esprit critique avait imposé l'éveil à la démocratie, au dialogue, à la justice, à l'égalité, bref à l'usage le plus avisé de la liberté dans la sphère du politique. Le vingtième siècle a prouvé que c'est au nom de la liberté et de l'égalité que le totalitarisme trouvait les plus sûrs moyens de se réintroduire subrepticement dans l'espace des jeux humains. Le totalitarisme classique postule que le réel est inégal par nature et que l'organisation de la société humaine doit rejoindre cette inégalité foncière. Or le progressisme forcené, en affirmant que la liberté consiste à faire ce qu'on veut dans l'existence, n'est pas seulement la meilleure définition de l'ultralibéralisme qu'elle prétend combattre, dans l'élan de son gauchisme exacerbé. Elle traduit aussi le détour comme retour vers le totalitarisme classique. Il n'est pas étonnant que l'extrémisme du progressisme conduise au totalitarisme, pas plus qu'il n'est abusif de prétendre que l'ultralibéralisme n'est qu'une émanation originale d'une forme d'organisation fort classique. Qu'on accepte l'inégalité ou qu'on exige une liberté individuelle absolue et pure revient au même : dans les deux cas, la représentation mène à la domination et à la loi du plus fort. Voilà pourquoi la sexualité demeure le dernier bastion où le totalitarisme conserve une certaine légitimité - où l'on n'ose pas trop réfléchir sans introduire une pincée d'inégalitarisme. Critiquer la violence inscrite dans le sexe, ce serait contraindre l'homme à affronter un formidable déchaînement de la violence, qui, débusquée, se répartirait sur tous les hommes, au lieu qu'avec le système totalitaire, l'acceptation de l'inégalité permet de faire supporter le poids maximal aux plus déshérités. La violence est trop présente dans le sexe pour que sa démocratisation se résorbe dans le système actuel. La mondialisation n'y suffirait pas. Raison pour laquelle les arguties risibles de l'ultralibéralisme (l'homme est un objet) et du progressisme libertaire (la liberté est de tout autoriser) conjugués sont encore acceptées, voire encouragées par les délires communs de la pensée (où l'on constate que mal penser sert l'intérêt à court terme). C'est pour ne pas mettre en péril l'ordre social qu'on ferme les yeux sur des slogans fantasmatiques comme : il existe des prostitués consentants ou, version trash et inacceptable pour le sens commun : il existe des enfants consentants pour coucher avec des adultes. Bref. seule la conquête de l'espace, sa colonisation dans son sens le plus violent et le plus dominateur, peut permettre à l'homme de se tirer de ce guêpier et de trouver pour la violence, mieux qu'une échappatoire, une extériorisation viable et pérenne.
Les complices
En 1981, Philippe Sollers reconnaît en Matzneff, à propos de son livre de l'époque, un libertin métaphysique, qui «réinvente la transgression, le scandale en se lançant à corps perdu dans l’aventure qui ne peut pas ne pas révulser la loi : la chasse aux mineurs». Sollers s'empresse d'ajouter, sans qu'il soit besoin de mettre en cause sa sincérité sur ce chapitre : «Ce dernier point est probablement inacceptable. Il m’est complètement étranger. Je ne juge pas, je constate. Je vois que cela a lieu. J’essaye de comprendre cette fantaisie obstinée, peinte par ses illustrateurs comme un paradis». Plus loin, les grands anciens sont invoqués à la rescousse (Gide n'étant jamais qu'un petit grand ancien) : la «pédérastie allusive de Gide |est| ici dépliée, déployée, industriellement décrite». Le commentaire de Sollers est cependant très inquiétant : « Il y a dans tout cela quelque chose d’odieux et de sympathiquement puéril » (Le Monde, 25 septembre 1981). Il est symptomatique de l'époque que celui qui se prend pour un grand écrivain, l'éditeur de Gallimard, qui a édité Matzneff et qui commet un article sur son poulain dans Le Monde (bel exemple d'impartialité journalistique) juge impensable de rendre grâce à un écrivain contemporain sans que cet écrivain soit immoral, subversif, transgressif. Il ne s'agit nullement d'accuser Sollers de pédophilie, de le calomnier plus qu'il n'est besoin. Il s'agit de s'interroger sur le succès de ce type d'intellectuel, dont le nietzschéisme se déploie dans l'immoralisme revendiqué. Pourquoi ce besoin de dresser l'apologie de la violence et de la perversion, comme si la grandeur de l'époque consistait à annoncer que le mal est le bien et que le bien est fadaises? Faut-il être pédophile pour être écrivain majeur? Faut-il être un monstre pour avoir une plume? La modernité dresserait-elle le culte de la démesure et de la domination aveugle? On sent chez Sollers, qui se vante de son libertinage, que la quête de sens passe désormais par l'interdit et l'illicite. La supériorité de l'intelligence consiste à transcender les lois du commun des mortels. Dont acte. A ce compte, le pédophile est le grand homme de notre contemporanéité. A l'examen, cette position se révèle aussi puérile que celle que Sollers relève chez Matzneff (et chez les pédophiles). A force de guetter la nouveauté, l'innovation et le génie qui leur permettrait d'échapper à leur condition d'esprits à la mode, les intellectuels bourgeois et salonnards de l'époque se sont pris les pieds dans le tapis. Leurs semelles de plomb leur sont revenues à la gueule! L'intelligence selon les grands nihilistes modernes consiste à défendre la nouveauté pourvu qu'elle soit nouveauté. Ne trouvant rien de mieux que d'adapter Nietzsche à la libération (fumeuse) du désir, ils ont cru que l'idée de génie qui les ferait passer à la postérité serait de réhabiliter la violence. Le nouveau sens : sens dessus dessous. Problème : le tic sent le toc. Soyons directs : Sollers et tous les zélateurs de l'immoralisme ne passeront pas la barrière de leur notoriété passagère et furtive. Pour avoir cru qu'ils libéraient le désir, après que leurs glorieux prédécesseurs aient libéré la politique, leur châtiment sera terrible : de poussière, ils retourneront à la poussière. Leur erreur aura été de croire cyniquement ou naïvement (c'est selon) que le mouvement de l'histoire consistait à réhabiliter toutes les différences au nom de la tolérance. Les héritiers inconséquents de Mai 68 sont surtout de dangereux malfaiteurs de la pensée : Sollers n'est pas seulement ce manipulateur passé de Mao à Balladur sans ciller, il est surtout celui qui s'amuse des louanges qu'il tresse à l'ineffable Sade. Pour la qualité du style, je veux bien, mais Sade au pied de la lettre, Sade philosophe, ça ne libère pas - ça détruit! Voila le paradoxe de la modernité : privée de sens, elle en vient à dresser l'apologie de l'apologie de la violence. Creuse, elle se targue de profondeur et ne parle plus que d'intelligence. Les dividendes sont immédiats : la modernité, sous prétexte d'innover, retrouve les fondements du bon vieux totalitarisme classique. Sans rapport à l'infini, la vie se résume à une quête éperdue de plaisir vain et de surenchère inquiétante. Sans verser forcément dans la criminalité, on en devient le complice patenté et méprisant. Il n'est besoin que de lire le symptôme Sollers pour comprendre comment le parangon de l'intelligence en vient à défendre le monstre Matzneff au nom de la supériorité de l'Artiste et du Nouveau Sens.
Sens interdit
Lors d'une émission où Ruquier recevait une certaine Corinne Maier pour la sortie de son opus No Kid, Quarante raisons de ne pas avoir d'enfant, Polac intervient pour confier curieusement qu'il a eu une fille accidentellement et qu'il aurait préféré ne pas avoir d'enfant. A l'en croire, il n'est pas du tout certain que l'humanité mérite un avenir. Polac serait-il en faveur de la destruction pure et simple du monde? Ce nihilisme sombre est aussi l'apanage de son éditeur, Jaccard le Noir, celui qui, au nom du pessimisme conséquent, jurait de se suicider après soixante ans. On attend toujours l'exécution de sa résolution macabre, et, bien qu'on se réjouisse que la vie supplante ses détracteurs au sein de leurs incarnations les plus contestataires, il est remarquable que l'inconséquence de Jaccard indique la fausseté de son discours. Derrière cette pose affectée, ce dandysme boudiné, nos contempteurs, joyeux ou désespérés (car on pourrait inclure dans cette liste médiatique l'écrivain Sollers au bras long), illustrent à leurs corps défendants, et quelque protestation qu'ils émettent, l'avertissement prémonitoire de Dostoïevski : si Dieu est mort, tout est permis. Dans le monde de l'absurde, effectivement, la seule donnée conséquente demeure la domination et l'asservissement de l'autre. Les élites de la démocratie hypocrite profitent de leur positionnement avantageux pour rétablir furtivement le totalitarisme qu'elles combattent avec vigueur sur le devant de la scène. L'exercice du pouvoir, quel qu'il soit, incline aux us et abus de la puissance. Dans le monde morcelé de l'absurde, tout acte d'amour est pure folie. Seule demeure la quête éperdue du plaisir. Le plaisir comme domination conduit à la surenchère et à la destruction. Pas étonnant dans ces conditions que les puissants trouvent leur miel dans des conduites qui ne sont pas leur apanage, tant s'en faut, mais qui constituent les dérives conséquentes auxquelles pousse l'exercice inconséquent de la domination. Le nihilisme ou la démesure, c'est l'homme qui perd le sens de la mesure et de l'existence. Comme par enchantement, les pédophiles (les pervers) sont ces êtres de ressentiment qui haïssent la vie dans la mesure où elle inclut l'acceptation du devenir et du vieillissement. L'attirance sexuelle pour la jeunesse est fascination fantasmatique pour l'Age d'or, soit la jeunesse identifiée comme représentation de l'éternité. Comme le vampire suce le sang de ses victimes pour accéder à la vie éternelle, le pédophile pense échapper au temps en contractant des rapports sexuels avec des enfants ou des adolescents. Le pédophile n'accepte ni le devenir, ni la mort. Il rapporte l'enfance au symbole de la vie contre la mort. Le pédophile est moderne en ce que la perversion est le symbole de la modernité (ce qui n'implique pas que la perversion n'ait pas existé auparavant). Le refus de la mort est la perversion par excellence. Le pédophile aimerait non seulement échapper aux griffes de la vieillesse, mais s'installer comme fin de la création. Le pédophile est ce Lucifer révolté qui n'accepte pas sa condition d'être de passage. Son refus de transmettre la vie exprime son dégoût pour la finitude, pour le réel et pour toute forme de joie véritable. La pose du desesperado n'est jamais que la pause ontologique par excellence, comme si le pédophile se vengeait de la structure du réel en essayant de v(i)oler la jeunesse à ceux qui en sont pourvus provisoirement et qui acceptent que la vraie richesse se situe dans la transmission, non dans la possession.
lundi 2 juillet 2007
L'inversion de toutes les valeurs
Le trait commun entre les pédophiles déclarés, à quelque stade qu'ils se trouvent, je crois bien que c'est leur faculté aussi impressionnante qu'effrayante de projeter sur leur victime leur propre désir et leur propre faute. Un peu comme le violeur des tournantes explique le plus souvent son geste par l'attitude lascive de sa victime (souvent ramenée à la bonne vieille salope aguicheuse), le pédophile, à l'écouter, n'est jamais que l'acteur subissant les avances consentantes de sa jeune proie. Le récit que Polac livre de son aventure, comme un larcin travesti en haut fait, avec un garçon de onze ans, n'est pas l'exception qui confirme la règle : aucun doute n'est permis, c'est bel et bien l'orphelin étrange qui a provoqué et dragué le grand et chaste animateur. Pour un peu, la victime serait le branleur ébaubi! D'ailleurs, il n'est pas pédophile, puisqu'il l'a réaffirmé avec force sous les yeux de la conne glacée Lumbroso! C'est donc qu'il a subi les outrages de ce garçon insolent et licencieux. Le pervers n'est jamais là où l'on pense. En l'occurrence, il se tapit sous l'enveloppe charnelle d'un léger attardé mental vicieux et vénal. Grâce soit rendue à Polac. Mes yeux, obscurcis par la moraline, sont décillés! Désormais, je vois clair, presque aussi loin que Sollers, par-delà bien et mal (quant à atteindre la lumineuse clairvoyance de Matzneff, il faudra repasser, car le Russe est champion toutes catégories de la vision translucide)! D'ailleurs, je songerai à secourir les pauvres et infortunés Guy Georges et Simone Weber (entre autres). Ils sont les victimes d'un complot international - sans doute téléguidé par les Juifs et, peut-être, Ben Laden (Al Quaeda aurait prêté son assistance logistique diabolique). Messieurs les jurés, Guy Georges n'a pas violé! Il est ce garçon souriant et timide dont l'effarouchement charmait l'entourage. Ce sont les femmes, ces ingénues tordues, qui l'ont poussé dans leurs bras et se sont suicidées à ses pieds éplorés. Quant à la brave Simone, elle fut la proie des machinations de son amant du troisième âge. A partir de maintenant, le chant des victimes ne m'émouvra plus. Les sirènes de l'humanité sont prêts à toutes les ruses pour faire chanter leurs bienfaiteurs au nom de l'ingratitude trop méconnue des débiteurs à l'égard de leur donateur. Il serait temps que les pères vertueux et les mères étriquées cessent de stigmatiser les amoureux de l'enfance : leur progéniture appartient à la race élue des Consentants, pour qui l'éducation mérite d'être placée entre les mains avisées d'élus pervers. Oups ! Pardon! D'élus pédagogues, voulais-dire... Les préjugés ont la vie tenace. Mon éducation m'a tellement formaté que j'en ai oublié la vérité : la pédophilie représente l'éveil des jeunes consciences vers la sagesse et la vérité. La vérité? C'est en tout cas celle que défend Matzneff, et, dans une moindre mesure, celle que Polac sous-entend. Une once de sérieux : non seulement la transmutation de la violence en bienfait est palpable dans le discours de justification de la pédophilie, mais le pédophile développe l'art troublant de concevoir le monde sous un angle différent, dont la cohérence formelle ridiculise les préjugés de la modernité et de la populace. Effectivement, le gauchiste Polac se comporte comme un grand seigneur cruel et omnipotent. Effectivement, le gauchiste Polac n'hésite pas à insulter grossièrement Lumbroso, en accusant de menteuse celle qui n'a jamais fait que dévoiler son grossier mensonge à lui. Effectivement, le gauchiste Polac instaure une ligne de dénigrement envers quiconque osera l'attaquer et le remettre en cause. A l'instar de Matzneff et de son soutien Sollers, Polac estime certainement que sa supériorité et son intelligence le préservent des lois du plus grand nombre. Ce n'est certainement pas la moindre des ambiguïtés chez les soixante-huitards que de prétendre s'affranchir des règles qu'ils ont appelées de leurs voeux. La présence de Polac dans les médias, alors qu'il devrait être disqualifié depuis belle lurette (à moins de considérer que ses excellentes émissions lui ouvrent un crédit illimité, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse), suffit à montrer que les lois de la démocratie ne s'appliquent pas également, suivant qu'on soit faible ou puissant. Toujours la vieille rengaine totalitaire!
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