lundi 21 mai 2007
Attachés-caisses
A en croire l'inquiétant Georges-Marc Benamou, Mitterrand, peu de temps avant la fin de se second septennat, donc peu de temps avant sa mort, aurait déclaré en substance : "Je suis le dernier des grands présidents français. Les suivants ne seront plus que des financiers et des experts-comptables." Il reste à expliquer comment cette prémonition peut être à ce point appliquée par des anciens fidèles du pré mitterrandien (Attali, Charasse, Benamou, pour ne citer qu'eux).
Ce soir ou jamais?
Episode 13.
Joignot, quand il déclare que l'espace de la jouissance est aussi celui de la prostitution, se rend-il compte qu'il profère un amalgame aussi inquiétant qu'abject? En prétendant que la prostitution serait le passage obligé pour que chacun parvienne à la jouissance, Joignot énonce une contre-vérité aussi inepte que passée sous silence par le reste du plateau et de la société. C'est que le sens et la sexualité sont domaines si peu débattus, à une époque qui se prétend si ouverte, que tous les amalgames, tous les préjugés, toutes les absurdités peuvent être véhiculés sans engendrer de mise au point rationnelle et lucide. Le raisonnement n'est pas seulement aberrant. Il fait fi de la souffrance objective que rencontrent les personnes qui se meuvent (terme neutre...) dans la prostitution. Est-il douteux ou seulement concevable qu'une personne prostituée soit en mesure de jouir dans l'espace réservé à la prostitution? La réponse coule de source et laisse entrevoir l'horrible totalitarisme à l'oeuvre derrière le système prostitutionnel travesti en vitrine de la liberté contemporaine : d'aucuns jouissent du pouvoir que leur confère l'argent et détruisent les victimes d'une situation qui réduit la personne aux bornes effroyablement étriquées de l'objet. Il serait temps de se demander si la jouissance est envisageable dès lors qu'elle instaure un rapport de réduction à l'objet. Allons jusqu'à l'extrême : le violeur jouit-il ou - souffre-t-il? La jouissance, à l'inverse du bon sens cartésien, est dès lors, selon cette conception en tout cas, le bien le moins équitablement partagé au sein de l'humaine nature, selon un critère et un refrain bien connus : selon que l'on soit fort ou faible... Pourtant, c'est au nom du droit à la jouissance pour tous, d'un égalitarisme du plaisir dans lequel seuls les apparatchiks trouvent leur compte, que le plaisir se trouve accessible à la minorité des élus qui ont les moyens de correspondre à la vitrine des goûts révérant la puissance et la domination finies. Le mensonge que véhicule Joignot est d'autant plus remarquable qu'il correspond en tous points à la vulgate ultralibérale, dont on peut constater les dégâts effroyables qu'elle produit dans certaines démocraties vénales quand elle prétend que le corps humain peut faire l'objet de consommations tarifées et que s'en offusquer relève du moralisme réactionnaire et passéiste.
Joignot, quand il déclare que l'espace de la jouissance est aussi celui de la prostitution, se rend-il compte qu'il profère un amalgame aussi inquiétant qu'abject? En prétendant que la prostitution serait le passage obligé pour que chacun parvienne à la jouissance, Joignot énonce une contre-vérité aussi inepte que passée sous silence par le reste du plateau et de la société. C'est que le sens et la sexualité sont domaines si peu débattus, à une époque qui se prétend si ouverte, que tous les amalgames, tous les préjugés, toutes les absurdités peuvent être véhiculés sans engendrer de mise au point rationnelle et lucide. Le raisonnement n'est pas seulement aberrant. Il fait fi de la souffrance objective que rencontrent les personnes qui se meuvent (terme neutre...) dans la prostitution. Est-il douteux ou seulement concevable qu'une personne prostituée soit en mesure de jouir dans l'espace réservé à la prostitution? La réponse coule de source et laisse entrevoir l'horrible totalitarisme à l'oeuvre derrière le système prostitutionnel travesti en vitrine de la liberté contemporaine : d'aucuns jouissent du pouvoir que leur confère l'argent et détruisent les victimes d'une situation qui réduit la personne aux bornes effroyablement étriquées de l'objet. Il serait temps de se demander si la jouissance est envisageable dès lors qu'elle instaure un rapport de réduction à l'objet. Allons jusqu'à l'extrême : le violeur jouit-il ou - souffre-t-il? La jouissance, à l'inverse du bon sens cartésien, est dès lors, selon cette conception en tout cas, le bien le moins équitablement partagé au sein de l'humaine nature, selon un critère et un refrain bien connus : selon que l'on soit fort ou faible... Pourtant, c'est au nom du droit à la jouissance pour tous, d'un égalitarisme du plaisir dans lequel seuls les apparatchiks trouvent leur compte, que le plaisir se trouve accessible à la minorité des élus qui ont les moyens de correspondre à la vitrine des goûts révérant la puissance et la domination finies. Le mensonge que véhicule Joignot est d'autant plus remarquable qu'il correspond en tous points à la vulgate ultralibérale, dont on peut constater les dégâts effroyables qu'elle produit dans certaines démocraties vénales quand elle prétend que le corps humain peut faire l'objet de consommations tarifées et que s'en offusquer relève du moralisme réactionnaire et passéiste.
Ce soir ou jamais?
Episode 12.
Joignot avait prétendu deux phrases auparavant qu'il était impossible et peu conseillé de juger l'acte sexuel. Il se réclame désormais du philosophe Ruwen Ogien, sans doute pour se donner une caution plus prestigieuse que celle pornographique. Ruwen Ogien fonde une éthique minimum à la Stuart Mill et constate, selon Joignot, que la pornographie est digne d'intérêt en ce qu'elle nous oblige à considérer le rapport comme allant de soi à soi. Sans avoir jamais lu de première main cet Ogien, je me trouve en accord avec sa constatation : effectivement, la pornographie se trouve nier, de manière remarquable, le principe de l'échange, qui consiste en premier lieu à reconnaître l'altérité. Il faut entendre jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes cette proposition : la pornographie nie le principe d'échange et de reconnaissance de l'altérité, et, ajouterais-je sans forcer le trait, du réel. Symptôme psychotique, qui revient à n'intégrer l'extériorité du réel que dans la mesure où l'on en tire un rapport de domination, de destruction et de réduction à ses plaisirs pervers, purement narcissiques et aveugles. Le refus de l'échange mène au totalitarisme le plus virulent, comme le principe de la pornographie aboutit à la généralisation du gonzo, du gang bang, et, en filigrane, même si l'effectivité demeure douteuse et fort marginale, au snuff movie. Effectivement, Joignot a raison d'inférer l'absence de morale dans la pornographie du refus du principe d'altérité : dans ce système, la morale n'est pas possible, sans qu'il soit nécessaire de réduire la morale au moralisme. Au contraire, c'est le principe d'éthique dans sa démarche, ou l'idée que la morale se résume à une convention aristotélicienne, qui est rendu caduc. Ne pas juger signifie en fait la réhabilitation du bon vieux : tout est permis, ce qui revient à signer un blanc-seing aux pires abominations.
Avec ce prisme déformant comme miroir caricatural de la réalité, il devient possible de ne plus apercevoir la contrainte en oeuvre dans la pornographie et le fait que la pornographie mérite un jugement. Refuser ce regard critique revient à valider et avaliser le totalitarisme ou à lui préserver une niche dans le domaine de la sexualité, dont on conviendra que, si elle arrange les puissants, elle fait payer un prix particulièrement lourd et odieux aux plus démunis.
J'en profite pour glisser, en forme de codicille, comme dirait le grand Brassens, une remarque sur l'éthique minimale telle que semble la prône Ruwen Ogien. Du peu que j'en sache, l'extension du libéralisme politique à des domaines qui ne sont pas politiques est une aberration, dont le vice n'est pas seulement philosophique. Ce projet porte un nom en vogue: c'est l'ultralibéralisme. Et quand on constate la destruction à laquelle ce système idéologique renvoie, on ne peut que demeurer interdit devant la frénésie avec laquelle les tenants du libertarisme gauchiste accourent en pionniers de l'avant-garde pour en défendre le principe au nom de la liberté mal comprise.
Joignot avait prétendu deux phrases auparavant qu'il était impossible et peu conseillé de juger l'acte sexuel. Il se réclame désormais du philosophe Ruwen Ogien, sans doute pour se donner une caution plus prestigieuse que celle pornographique. Ruwen Ogien fonde une éthique minimum à la Stuart Mill et constate, selon Joignot, que la pornographie est digne d'intérêt en ce qu'elle nous oblige à considérer le rapport comme allant de soi à soi. Sans avoir jamais lu de première main cet Ogien, je me trouve en accord avec sa constatation : effectivement, la pornographie se trouve nier, de manière remarquable, le principe de l'échange, qui consiste en premier lieu à reconnaître l'altérité. Il faut entendre jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes cette proposition : la pornographie nie le principe d'échange et de reconnaissance de l'altérité, et, ajouterais-je sans forcer le trait, du réel. Symptôme psychotique, qui revient à n'intégrer l'extériorité du réel que dans la mesure où l'on en tire un rapport de domination, de destruction et de réduction à ses plaisirs pervers, purement narcissiques et aveugles. Le refus de l'échange mène au totalitarisme le plus virulent, comme le principe de la pornographie aboutit à la généralisation du gonzo, du gang bang, et, en filigrane, même si l'effectivité demeure douteuse et fort marginale, au snuff movie. Effectivement, Joignot a raison d'inférer l'absence de morale dans la pornographie du refus du principe d'altérité : dans ce système, la morale n'est pas possible, sans qu'il soit nécessaire de réduire la morale au moralisme. Au contraire, c'est le principe d'éthique dans sa démarche, ou l'idée que la morale se résume à une convention aristotélicienne, qui est rendu caduc. Ne pas juger signifie en fait la réhabilitation du bon vieux : tout est permis, ce qui revient à signer un blanc-seing aux pires abominations.
Avec ce prisme déformant comme miroir caricatural de la réalité, il devient possible de ne plus apercevoir la contrainte en oeuvre dans la pornographie et le fait que la pornographie mérite un jugement. Refuser ce regard critique revient à valider et avaliser le totalitarisme ou à lui préserver une niche dans le domaine de la sexualité, dont on conviendra que, si elle arrange les puissants, elle fait payer un prix particulièrement lourd et odieux aux plus démunis.
J'en profite pour glisser, en forme de codicille, comme dirait le grand Brassens, une remarque sur l'éthique minimale telle que semble la prône Ruwen Ogien. Du peu que j'en sache, l'extension du libéralisme politique à des domaines qui ne sont pas politiques est une aberration, dont le vice n'est pas seulement philosophique. Ce projet porte un nom en vogue: c'est l'ultralibéralisme. Et quand on constate la destruction à laquelle ce système idéologique renvoie, on ne peut que demeurer interdit devant la frénésie avec laquelle les tenants du libertarisme gauchiste accourent en pionniers de l'avant-garde pour en défendre le principe au nom de la liberté mal comprise.
dimanche 20 mai 2007
Yazid'show
Jamel remet, sur le plateau de Canal Plus, lors de la cérémonie de remise des trophées du football français, une récompense à Zinédine Zidane pour l'ensemble de sa somptueuse carrière. Bien entendu, les superlatifs pleuvent, mais Jamel, qui est censé faire rire, et Zinédine, qui préfère sourire que parler, représentent la France black-blanc-beur. Comme ce modèle d'intégration sportif bat en brèche la menace grandissante du communautarisme, le public salue à tout rompre les vannes de Jamel et les silences de Zizou jusqu'au ridicule et au grotesque. Ainsi, Jamel n'hésite-t-il pas à glisser à Zizou que ses deux buts en finale de la Coupe du monde ont permis d'abolir le racisme pendant quarante-huit heures. Effet garanti dans la salle, persuadée de lutter par ses applaudissements enflammés contre le méchant racisme qui étreint le bon peuple de France. Bien mal m'en prend, je ne ris pas : le racisme serait-il toujours le seul et triste apanage des Français blancs? Les Arabes et les Noirs de France seraient-ils toujours imperméables à ce sentiment que j'identifiais jusqu'alors et confusément comme un vice de l'humaine nature? Le racisme serait-il toujours dirigé contre les Arabes et Noirs de France, qui ne seraient que des victimes pures et innocentes? Je n'eus pas le temps d'approfondir cette perplexité naissante que Jamel avait déjà proféré une nouvelle et décapante annonce : à ses yeux, Zizou appartenait à l'Histoire, il avait accompli des actions si extraordinaires que les gens ne mesuraient pas la chance qu'ils avaient de le voir en vrai, de profiter de sa présence, de l'avoir vu jouer, de le voir sourire. Du coup, le numéro huit et demi se couvrit d'une gêne pudique. Quant à moi, je cherchai vainement dans la salle la présence de Nelson Mandela ou Michel Houellebecq, un grand homme d'État ou un artiste, enfin quelqu'un qui compense bon gré mal gré cette déclaration outrageusement grandiloquente par la noblesse de ses actions et mérites indubitables. Peine perdue : l'adresse était destinée à un footballeur, qui, aussi virtuose soit-il, évoquait irrésistiblement ce lanceur de pois chiche à qui Alexandre offrit un boisseau en guise de récompense pour pris de son talent aussi impressionnant que vain.
Ce soir ou jamais?
Episode 11.
Décidément, les propos de Joignot sont de joyeux joyaux! Poursuivant ses explications alambiquées sur la pornographie et les moeurs, Joignot s'emberlificote sous l'oeil de la caméra. Il explique ainsi : "Ce qui se passe dans la sexualité, au moment où l'on passe à la dimension de plaisir, ce que l'on a appelé le sexe, ou le cul, qu'on est entre deux personnes, ou d'autres, qu'on est dans le sexe et qu'on se rencontre, je pense que la prostitution, nous le sommes tous d'une certaine façon, c'est-à-dire qu'on veut tous se faire jouir. Ce qui est intéressant dans la pornographie, c'est qu'elle représente l'espace de la jouissance. Et l'espace de la jouissance, tout est possible, là. Ce qui se passe au moment où on jouit, on ne peut rien dire là-dessus. On ne peut rien juger, on ne peut pas en parler." J'ai essayé de retranscrire de mon mieux la pensée de Joignot, bien que son raisonnement ne soit pas facile à suivre à l'oral. Voilà qui n'est pas grave. Joignot est le digne représentant d'une certaine pensée 68, la mauvaise, si je puis dire, selon laquelle la libération sexuelle passerait par l'impossibilité de porter un jugement. Pensée démagogique, qui sert les intérêts ultralibéraux dans la mesure où elle prétend les abolir de façon utopique (à cet égard, les soixante-huitards démagos furent les idiots utiles de la mondialisation ultralibérale qu'ils dénonçaient). On remarquera en passant cette propension fascinante que possèdent en fond propre les néo-soixante-huitards et qui consiste à légitimer (théoriquement) tous les comportements au nom de la condamnation de la morale. Cette attitude se situe dans l'air du temps, mais illustre aussi la lâcheté humaine quand il s'agit de s'opposer à certaines vulgates, y compris quand elles sont manifestement ineptes. Ce refus de la morale au nom des conséquences hideuses du moralisme s'apparente à une morale du laissez-faire, qui rétablit le droit des plus forts, des puissants, et l'oppression des faibles au nom du combat contre les hypocrisies, les turpitudes et, pis, contre l'oppression. Dans cette optique, la jouissance est l'apanage de privilégiés, auxquels la naissance, le pouvoir, la richesse donnent accès à la domination sans partage et sans contestation. Joignot se récrierait sans doute à l'énoncé d'une telle constatation, mais il est d'autant plus urgent de revenir sur ses propos qu'ils sont énoncés au nom d'une certaine philosophie et qu'ils sont philosophiquement pauvres.
1) Tout d'abord, il est (intellectuellement) choquant que Joignot puisse sans se disqualifier ramener l'espace du plaisir et de la jouissance à la prostitution, soit au fait de traiter l'autre comme un objet pour accéder au plaisir. Ce coup de force contre le réel, qui valide au passage le principe de l'esclavage au nom d'un donné anthropologique inaliénable, induirait que le plaisir corresponde à une opération de réduction du réel aux bornes du fini. Nous ne nous situons plus ici dans l'exercice d'une définition minimale, mais dans celui d'une définition partielle et partiale.
2) Doit-on inférer des affirmations de Joignot que la jouissance d'autrui passe par sa réduction au statut d'objet? Le raisonnement n'est pas seulement spécieux ou bizarre. Il transpire l'odeur rance de la perversion ambiante. Car l'échange quel qu'il soit suppose précisément que l'on ne postule pas cette réduction de la personne à l'objet. Il serait déjà erroné de penser que le plaisir de soi passe par la réduction de l'autre au statut d'objet. Il est a fortiori aberrant d'estimer que cette réduction est nécessaire, non pour soi, mais pour l'autre. Il faudrait savoir : soit la pornographie est l'enseignement qui mène au plaisir, soit il est une gigantesque supercherie. Il semble que, par-delà la voix hésitante de Joignot, ce soit l'époque qui peine à se déterminer sur la question du plaisir : faut-il seulement considérer son plaisir personnel (et dans ce cas, les arguties que dispense Joignot sont odieuses), au risque de proposer une approche aristocratique du plaisir, où le dominé, majoritaire, n'aura d'autre choix que de ramener le plaisir à la domination qu'il subit pour se donner l'illusion du plaisir; ou faut-il établir le plaisir dans l'échange et le dialogue réciproques, auquel cas les propositions de Joignot (et de l'époque) sont ineptes (contradiction dans les termes)?
3) Dans le plaisir, tout est possible, édicte béatement Joignot, comme s'il énonçait une vérité profonde. Cet aveu terrible comme un coup de semonce impromptu résonne en moi comme l'écho à la célèbre formule de Dostoïevski : "Sans Dieu, tout est permis". Cette formule exprime et exalte le totalitarisme débridé, soit que Joignot considère que la sexualité est un espace exceptionnel, dont l'exception contraint au cloisonnement, soit qu'il s'aveugle sur ses propres positions. Il est certain que le tout est permis est la formule antithétique à l'exercice sain de la liberté (qui commence là où finit celle d'autrui). Il est remarquable que Dostoïevski, dont on n'a pas attendu Joignot pour s'aviser de son génie visionnaire, situe le passage du totalitarisme débridé à la négation de Dieu : comme si l'avènement de la réduction finie impliquait le règne de la domination, de la destruction et du cynisme. C'est effectivement le cas et il est d'autant plus curieux que Joignot n'opère pas le rapprochement entre l'esthétique pornographique de plus en plus violente et les racines de cette surenchère logique et conséquente. Il est pourtant le premier à dénoncer l'univers inquiétant du gonzo et des gangs bangs contemporains.
4) L'idée selon laquelle rien ne peut être dit sur le sexe est associée chez Joignot (et l'époque, je le répète, tant il est vrai que sur ce point, Joignot en est son médium à son esprit défendant) à l'idée que tout est possible en matière de pratiques sexuelles. Singulière manière de légitimer la pornographique que de passer du mystère du sexe à la validation de ses réalisations les plus extrêmes! Katsuni et Millet revendiqueront curieusement sur le plateau comme des fantasmes virtuels leurs pratiques, alors même qu'elles les ont accomplies effectivement. On touche ici au noeud gordien de la perversion, qui consiste à dénier au réel sa réalité au nom du fantasme de toute-puissance du sujet désirant substituer ses attentes au cours du réel tel qu'il se manifeste dans son devenir inquiétant parce qu'étranger et sans emprise. Le fait de dénier au jugement une pertinence sur le temps de la sexualité revient à refuser toute limitation et à encourager avec un aveuglement stupéfiant les dérives que Joignot sera le premier à dénoncer en fin d'émission et dont il a fait la matière de son ouvrage Gang bang, Enquête sur la pornographie violente
. On observera au surplus que l'idée d'une atemporalité de la sexualité ressortit de l'utopie, à l'instar du spleen baudelairien, et qu'il arrive plus souvent qu'à son tour que l'utopie serve les vents contraires. La disjonction entre l'analyse de la pornographie et de la sexualité chez Joignot et son analyse à charge des dérives pornographiques ne lui permet pas d'entrevoir que les deux démarches sont intimement liées et que ce sont des arguties comme les siennes qui permettent aux gangs bangs de prospérer sur le terreau du refus d'interdire et de la défense de la liberté. En somme, cette condamnation néo-libérale et ambiguë sert les desseins de l'industrie pornographique, qui, par ailleurs, est contrainte à pratiquer la surenchère dans la domination et la destruction si elle veut s'assurer de son chiffre d'affaires chatoyant.
Décidément, les propos de Joignot sont de joyeux joyaux! Poursuivant ses explications alambiquées sur la pornographie et les moeurs, Joignot s'emberlificote sous l'oeil de la caméra. Il explique ainsi : "Ce qui se passe dans la sexualité, au moment où l'on passe à la dimension de plaisir, ce que l'on a appelé le sexe, ou le cul, qu'on est entre deux personnes, ou d'autres, qu'on est dans le sexe et qu'on se rencontre, je pense que la prostitution, nous le sommes tous d'une certaine façon, c'est-à-dire qu'on veut tous se faire jouir. Ce qui est intéressant dans la pornographie, c'est qu'elle représente l'espace de la jouissance. Et l'espace de la jouissance, tout est possible, là. Ce qui se passe au moment où on jouit, on ne peut rien dire là-dessus. On ne peut rien juger, on ne peut pas en parler." J'ai essayé de retranscrire de mon mieux la pensée de Joignot, bien que son raisonnement ne soit pas facile à suivre à l'oral. Voilà qui n'est pas grave. Joignot est le digne représentant d'une certaine pensée 68, la mauvaise, si je puis dire, selon laquelle la libération sexuelle passerait par l'impossibilité de porter un jugement. Pensée démagogique, qui sert les intérêts ultralibéraux dans la mesure où elle prétend les abolir de façon utopique (à cet égard, les soixante-huitards démagos furent les idiots utiles de la mondialisation ultralibérale qu'ils dénonçaient). On remarquera en passant cette propension fascinante que possèdent en fond propre les néo-soixante-huitards et qui consiste à légitimer (théoriquement) tous les comportements au nom de la condamnation de la morale. Cette attitude se situe dans l'air du temps, mais illustre aussi la lâcheté humaine quand il s'agit de s'opposer à certaines vulgates, y compris quand elles sont manifestement ineptes. Ce refus de la morale au nom des conséquences hideuses du moralisme s'apparente à une morale du laissez-faire, qui rétablit le droit des plus forts, des puissants, et l'oppression des faibles au nom du combat contre les hypocrisies, les turpitudes et, pis, contre l'oppression. Dans cette optique, la jouissance est l'apanage de privilégiés, auxquels la naissance, le pouvoir, la richesse donnent accès à la domination sans partage et sans contestation. Joignot se récrierait sans doute à l'énoncé d'une telle constatation, mais il est d'autant plus urgent de revenir sur ses propos qu'ils sont énoncés au nom d'une certaine philosophie et qu'ils sont philosophiquement pauvres.
1) Tout d'abord, il est (intellectuellement) choquant que Joignot puisse sans se disqualifier ramener l'espace du plaisir et de la jouissance à la prostitution, soit au fait de traiter l'autre comme un objet pour accéder au plaisir. Ce coup de force contre le réel, qui valide au passage le principe de l'esclavage au nom d'un donné anthropologique inaliénable, induirait que le plaisir corresponde à une opération de réduction du réel aux bornes du fini. Nous ne nous situons plus ici dans l'exercice d'une définition minimale, mais dans celui d'une définition partielle et partiale.
2) Doit-on inférer des affirmations de Joignot que la jouissance d'autrui passe par sa réduction au statut d'objet? Le raisonnement n'est pas seulement spécieux ou bizarre. Il transpire l'odeur rance de la perversion ambiante. Car l'échange quel qu'il soit suppose précisément que l'on ne postule pas cette réduction de la personne à l'objet. Il serait déjà erroné de penser que le plaisir de soi passe par la réduction de l'autre au statut d'objet. Il est a fortiori aberrant d'estimer que cette réduction est nécessaire, non pour soi, mais pour l'autre. Il faudrait savoir : soit la pornographie est l'enseignement qui mène au plaisir, soit il est une gigantesque supercherie. Il semble que, par-delà la voix hésitante de Joignot, ce soit l'époque qui peine à se déterminer sur la question du plaisir : faut-il seulement considérer son plaisir personnel (et dans ce cas, les arguties que dispense Joignot sont odieuses), au risque de proposer une approche aristocratique du plaisir, où le dominé, majoritaire, n'aura d'autre choix que de ramener le plaisir à la domination qu'il subit pour se donner l'illusion du plaisir; ou faut-il établir le plaisir dans l'échange et le dialogue réciproques, auquel cas les propositions de Joignot (et de l'époque) sont ineptes (contradiction dans les termes)?
3) Dans le plaisir, tout est possible, édicte béatement Joignot, comme s'il énonçait une vérité profonde. Cet aveu terrible comme un coup de semonce impromptu résonne en moi comme l'écho à la célèbre formule de Dostoïevski : "Sans Dieu, tout est permis". Cette formule exprime et exalte le totalitarisme débridé, soit que Joignot considère que la sexualité est un espace exceptionnel, dont l'exception contraint au cloisonnement, soit qu'il s'aveugle sur ses propres positions. Il est certain que le tout est permis est la formule antithétique à l'exercice sain de la liberté (qui commence là où finit celle d'autrui). Il est remarquable que Dostoïevski, dont on n'a pas attendu Joignot pour s'aviser de son génie visionnaire, situe le passage du totalitarisme débridé à la négation de Dieu : comme si l'avènement de la réduction finie impliquait le règne de la domination, de la destruction et du cynisme. C'est effectivement le cas et il est d'autant plus curieux que Joignot n'opère pas le rapprochement entre l'esthétique pornographique de plus en plus violente et les racines de cette surenchère logique et conséquente. Il est pourtant le premier à dénoncer l'univers inquiétant du gonzo et des gangs bangs contemporains.
4) L'idée selon laquelle rien ne peut être dit sur le sexe est associée chez Joignot (et l'époque, je le répète, tant il est vrai que sur ce point, Joignot en est son médium à son esprit défendant) à l'idée que tout est possible en matière de pratiques sexuelles. Singulière manière de légitimer la pornographique que de passer du mystère du sexe à la validation de ses réalisations les plus extrêmes! Katsuni et Millet revendiqueront curieusement sur le plateau comme des fantasmes virtuels leurs pratiques, alors même qu'elles les ont accomplies effectivement. On touche ici au noeud gordien de la perversion, qui consiste à dénier au réel sa réalité au nom du fantasme de toute-puissance du sujet désirant substituer ses attentes au cours du réel tel qu'il se manifeste dans son devenir inquiétant parce qu'étranger et sans emprise. Le fait de dénier au jugement une pertinence sur le temps de la sexualité revient à refuser toute limitation et à encourager avec un aveuglement stupéfiant les dérives que Joignot sera le premier à dénoncer en fin d'émission et dont il a fait la matière de son ouvrage Gang bang, Enquête sur la pornographie violente
. On observera au surplus que l'idée d'une atemporalité de la sexualité ressortit de l'utopie, à l'instar du spleen baudelairien, et qu'il arrive plus souvent qu'à son tour que l'utopie serve les vents contraires. La disjonction entre l'analyse de la pornographie et de la sexualité chez Joignot et son analyse à charge des dérives pornographiques ne lui permet pas d'entrevoir que les deux démarches sont intimement liées et que ce sont des arguties comme les siennes qui permettent aux gangs bangs de prospérer sur le terreau du refus d'interdire et de la défense de la liberté. En somme, cette condamnation néo-libérale et ambiguë sert les desseins de l'industrie pornographique, qui, par ailleurs, est contrainte à pratiquer la surenchère dans la domination et la destruction si elle veut s'assurer de son chiffre d'affaires chatoyant.
Ce soir ou jamais?
Episode 10.
Frédéric Joignot : "Au fond, on est tous, un peu, les prostitués les uns des autres." Joignot entendait répondre aux réserves émises par Cespédès quant à la marchandisation inhérente à la démarche pornographique. Il rappelle que l'étymologie de pornographie renvoie à la représentation de la prostituée. Définition embarrassante, en ce qu'elle lève le voile sur les racines de la pornographie, mais aussi celles de la prostitution. Serait-ce que les deux activités soient plus liées qu'elles ne souhaitent le laisser entendre et qu'un regard lucide porté sur leurs valeurs renseigne plus utilement sur l'air du temps que de longues tentatives de réduction phénoménologique? Revenons à Joignot. Qu'entend-il par pornographie? Qu'une femme soit au service d'un homme. Joignot nous pardonnera-t-il de l'informer que cette définition de la prostituée est étriquée et fort stéréotypée et qu'elle ne prend pas en compte les cas courants de prostitution masculine et (ou) homosexuelle? Que nos esprits libérés s'avèrent pudibonds et conformistes quand on leur sonde les reins (car je doute qu'il soit souhaitable de sonder l'airain de leur pensée)! En tout cas, Joignot ne se tire pas d'affaire par une pirouette (ce serait le moins qu'on puisse dire). Il s'empresse, telle une autruche obnubilée par la fuite en avant, de plonger la tête dans le sac et de proclamer qu'il n'est pas responsable de l'ordre des choses. Autrement dit, ce n'est pas sa faute si tout le monde est au service de tout le monde - si chacun est l'objet de son suivant. Il me souvient de la remarque désabusée d'un ami sur le cours de la vie (professionnelle, notamment) : "On est tous les putes de quelqu'un". Je suis désolé de ne pas souscrire à cette vision moins fataliste et pessimiste qu'enfantine, mais il serait inopérant de confondre l'ordre de l'époque et celui universel. Il est d'ailleurs peu probable que cet ordre se trouve jamais, à moins de croire en la vérité, l'objectivité et autres approximations sublimes. Toujours est-il qu'en considérant que l'homme se réduit à un objet, la pornographie renvoie un regard kaléidoscopique précis et accablant sur l'époque. La société de consommation est celle de la réduction des êtres à des objets. Sans doute faudrait-il imputer des raisons décisives pour expliquer ce choix désarmant : en gros, la seule définition du réel que la modernité ait trouvée à proposer s'est résumée à celle de l'objet, soit aux limites du fini. Cette définition est monstrueuse en ce qu'elle occulte le réel qui aurait le malheur de ne pas correspondre à cette approximation. Joignot est bien l'archétype fidèle à l'esprit de son temps : ce journaliste émérite, pionner de l'aventure de Libération, Actuel ou Le Monde 2, doit sans doute se vouloir libertaire, subversif, destructeur de préjugés et d'idoles inutiles, alors qu'il ne fait que conforter l'idéologie dominante (qu'au surplus, dans un aveuglement cruel et ironique, il croit combattre).
Frédéric Joignot : "Au fond, on est tous, un peu, les prostitués les uns des autres." Joignot entendait répondre aux réserves émises par Cespédès quant à la marchandisation inhérente à la démarche pornographique. Il rappelle que l'étymologie de pornographie renvoie à la représentation de la prostituée. Définition embarrassante, en ce qu'elle lève le voile sur les racines de la pornographie, mais aussi celles de la prostitution. Serait-ce que les deux activités soient plus liées qu'elles ne souhaitent le laisser entendre et qu'un regard lucide porté sur leurs valeurs renseigne plus utilement sur l'air du temps que de longues tentatives de réduction phénoménologique? Revenons à Joignot. Qu'entend-il par pornographie? Qu'une femme soit au service d'un homme. Joignot nous pardonnera-t-il de l'informer que cette définition de la prostituée est étriquée et fort stéréotypée et qu'elle ne prend pas en compte les cas courants de prostitution masculine et (ou) homosexuelle? Que nos esprits libérés s'avèrent pudibonds et conformistes quand on leur sonde les reins (car je doute qu'il soit souhaitable de sonder l'airain de leur pensée)! En tout cas, Joignot ne se tire pas d'affaire par une pirouette (ce serait le moins qu'on puisse dire). Il s'empresse, telle une autruche obnubilée par la fuite en avant, de plonger la tête dans le sac et de proclamer qu'il n'est pas responsable de l'ordre des choses. Autrement dit, ce n'est pas sa faute si tout le monde est au service de tout le monde - si chacun est l'objet de son suivant. Il me souvient de la remarque désabusée d'un ami sur le cours de la vie (professionnelle, notamment) : "On est tous les putes de quelqu'un". Je suis désolé de ne pas souscrire à cette vision moins fataliste et pessimiste qu'enfantine, mais il serait inopérant de confondre l'ordre de l'époque et celui universel. Il est d'ailleurs peu probable que cet ordre se trouve jamais, à moins de croire en la vérité, l'objectivité et autres approximations sublimes. Toujours est-il qu'en considérant que l'homme se réduit à un objet, la pornographie renvoie un regard kaléidoscopique précis et accablant sur l'époque. La société de consommation est celle de la réduction des êtres à des objets. Sans doute faudrait-il imputer des raisons décisives pour expliquer ce choix désarmant : en gros, la seule définition du réel que la modernité ait trouvée à proposer s'est résumée à celle de l'objet, soit aux limites du fini. Cette définition est monstrueuse en ce qu'elle occulte le réel qui aurait le malheur de ne pas correspondre à cette approximation. Joignot est bien l'archétype fidèle à l'esprit de son temps : ce journaliste émérite, pionner de l'aventure de Libération, Actuel ou Le Monde 2, doit sans doute se vouloir libertaire, subversif, destructeur de préjugés et d'idoles inutiles, alors qu'il ne fait que conforter l'idéologie dominante (qu'au surplus, dans un aveuglement cruel et ironique, il croit combattre).
Ce soir ou jamais?
Episode 9.
Si l'on écoute Catherine Millet, qui n'a pas écrit pour rien La Vie sexuelle de Catherine M., parmi les adolescents qui ont accepté de tourner le casting initié par Larry Clark, dans le cadre du projet Destricted, les heureux gagnants de la sélection auront le privilège de tourner des scènes porno avec des acteurs professionnels. Selon Millet, ces jeunes n'auraient pas perdu leur candeur et leurs interrogations d'adolescents face à la sexualité pour autant. Millet adhère ici au postulat selon lequel, bon an mal an, la nature humaine est immuable et que ce n'est pas quelques modifications quant à la représentation sexuelle qui changeront le problème. Que Millet, l'experte émérite des moindres recoins du bois de Boulogne, estime nécessaire de revenir sur la question suffit à démontrer avec éclat que le lieu commun ne coule pas de source - c'est le moins qu'on puisse dire! Quant à moi, j'observerai à quel point Millet a raison, tragiquement raison. Plût au Ciel qu'elle se fût fourvoyée! Si seulement les adolescents étaient devenus plus perspicaces, plus matures, plus lucides que les générations des Ages Obscurs! Ce n'est pas le cas et ce n'est pas le lieu de s'en affliger. L'homme ne changera ni avec la société de consommation, ni avec la pornographie. Il s'adapte. Le drame est que l'adaptation à la pornographie n'implique nullement que le regard des adolescents soit plus critique, plus distant. Il est au contraire tout aussi naïf, tout aussi enclin à prendre les images grotesques et grandiloquentes pour argent comptant. Millet a raison d'adhérer à la permanence des choses, mais son jugement est si avarié, si perverti qu'elle n'est pas effrayée par les conséquences évidentes de son constat. En effet, livrer en pâture à des personnes inexpérimentées, en phase d'apprentissage, de la violence sur le thème le plus tabou et le plus mystérieux, le sexe, c'est leur laisser croire que la violence, le consumérisme et l'ultralibéralisme sont des données qui ne définissent pas seulement notre modernité, mais investissent l'ensemble de la société et du réel pour le siècles des siècles. Amen! Millet délivre une parole monstrueuse et proprement effarante. Qu'elle soit invitée de marque sur un plateau de télévision prestigieux en dit long sur la doxa de l'époque. Une dernière précision, pour finir : Millet n'est nullement un performeuse pornographique, c'est la directrice de la revue Art Press, qui fait la pluie et le beau temps sur le marché de l'art contemporain depuis trente ans. L'art contemporain n'est pas une distraction dans la vie de partouzeuse de Millet (entre autres activités enrichissantes, n'en doutons pas). Je laisse la parole au peintre et journaliste Philippe Lejeune, qui s'applique à distinguer la notion de Beaux-Arts de celle d'art contemporain (d'après les références fournies par Wikipédia) : "N'importe quoi sauf la représentation (...) L'art contemporain se dit conceptuel, c'est-à-dire que, partant d'un concept, on arrive à procurer une sensation. Les Beaux-Arts se donnent un tout autre but, ont un programme bien différent. Partant de l'éprouvé, ils le confrontent à la mémoire collective pour arriver précisément à une idée, c'est-à-dire à un élément que l'on peut comparer(...)" Ce n'est certainement pas un hasard si l'art contemporain et la pornographie prétendent liquider la représentation et instaurer un rapport au réel direct, conceptuel - et utopique. Millet n'a pas commis tant de critiques d'art contemporain pour dériver sans explication vers sa sexualité compulsive et consumériste. Les deux approches sont esthétiques, cohérentes et intimement liées.
Si l'on écoute Catherine Millet, qui n'a pas écrit pour rien La Vie sexuelle de Catherine M., parmi les adolescents qui ont accepté de tourner le casting initié par Larry Clark, dans le cadre du projet Destricted, les heureux gagnants de la sélection auront le privilège de tourner des scènes porno avec des acteurs professionnels. Selon Millet, ces jeunes n'auraient pas perdu leur candeur et leurs interrogations d'adolescents face à la sexualité pour autant. Millet adhère ici au postulat selon lequel, bon an mal an, la nature humaine est immuable et que ce n'est pas quelques modifications quant à la représentation sexuelle qui changeront le problème. Que Millet, l'experte émérite des moindres recoins du bois de Boulogne, estime nécessaire de revenir sur la question suffit à démontrer avec éclat que le lieu commun ne coule pas de source - c'est le moins qu'on puisse dire! Quant à moi, j'observerai à quel point Millet a raison, tragiquement raison. Plût au Ciel qu'elle se fût fourvoyée! Si seulement les adolescents étaient devenus plus perspicaces, plus matures, plus lucides que les générations des Ages Obscurs! Ce n'est pas le cas et ce n'est pas le lieu de s'en affliger. L'homme ne changera ni avec la société de consommation, ni avec la pornographie. Il s'adapte. Le drame est que l'adaptation à la pornographie n'implique nullement que le regard des adolescents soit plus critique, plus distant. Il est au contraire tout aussi naïf, tout aussi enclin à prendre les images grotesques et grandiloquentes pour argent comptant. Millet a raison d'adhérer à la permanence des choses, mais son jugement est si avarié, si perverti qu'elle n'est pas effrayée par les conséquences évidentes de son constat. En effet, livrer en pâture à des personnes inexpérimentées, en phase d'apprentissage, de la violence sur le thème le plus tabou et le plus mystérieux, le sexe, c'est leur laisser croire que la violence, le consumérisme et l'ultralibéralisme sont des données qui ne définissent pas seulement notre modernité, mais investissent l'ensemble de la société et du réel pour le siècles des siècles. Amen! Millet délivre une parole monstrueuse et proprement effarante. Qu'elle soit invitée de marque sur un plateau de télévision prestigieux en dit long sur la doxa de l'époque. Une dernière précision, pour finir : Millet n'est nullement un performeuse pornographique, c'est la directrice de la revue Art Press, qui fait la pluie et le beau temps sur le marché de l'art contemporain depuis trente ans. L'art contemporain n'est pas une distraction dans la vie de partouzeuse de Millet (entre autres activités enrichissantes, n'en doutons pas). Je laisse la parole au peintre et journaliste Philippe Lejeune, qui s'applique à distinguer la notion de Beaux-Arts de celle d'art contemporain (d'après les références fournies par Wikipédia) : "N'importe quoi sauf la représentation (...) L'art contemporain se dit conceptuel, c'est-à-dire que, partant d'un concept, on arrive à procurer une sensation. Les Beaux-Arts se donnent un tout autre but, ont un programme bien différent. Partant de l'éprouvé, ils le confrontent à la mémoire collective pour arriver précisément à une idée, c'est-à-dire à un élément que l'on peut comparer(...)" Ce n'est certainement pas un hasard si l'art contemporain et la pornographie prétendent liquider la représentation et instaurer un rapport au réel direct, conceptuel - et utopique. Millet n'a pas commis tant de critiques d'art contemporain pour dériver sans explication vers sa sexualité compulsive et consumériste. Les deux approches sont esthétiques, cohérentes et intimement liées.
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